Coup de Coeur
« L’explosion du journalisme, des médias de masse à la masse des médias »
par Ignacio Ramonet, éditions Galilée, 2011, 160 pages, 18 euros.
Qu’est-il arrivé au quatrième
pouvoir ? Dans cet essai,
Ignacio Ramonet tente de faire le
point sur le rôle et la puissance
bien érodés de la presse. Dans les
années 1990, les journalistes s’élevaient
déjà contre une publicité
envahissante,quimétastasait jusque
dans les articles : « c’est nous qui
faisons vivre vos journaux » proclamaient
alors les annonceurs aux
directeurs et rédacteurs en chef
pour qu’ils tempèrent les velléités
d’indépendance de leurs troupes.
Le chantage était le suivant : « pas
d’articles défavorables sur nos
sociétés et leurs représentants ou
nous supprimons nos campagnes
de publicité annuelles ». Les journalistes
durent jouer les contorsionnistes
pour ruser, sans trop se
compromettre, avec ces injonctions.
Quant aux relations avec le
monde politique, on découvre, aujourd’hui,
tous les petits arrangements
entre amis qui ont permis
de passer sous silence des affaires
plus ou moins scabreuses.
Pour Ignacio Ramonet, la presse traverse aujourd’hui une crise d’identité sans précédent avec un internet omniprésent, devenu à lui-seul le média universel et permanent. En imposant l’immédiateté comme critère à l’information, c’est, non seulement toute la presse qui est ébranlée, mais aussi le métier de journaliste, dans la mesure où n’importe qui peut faire passer n’importe quelle info vraie, tronquée, ou volontairement erronée. Pas de vérification de la véracité des faits ou des écrits, de la fiabilité des sources. Nous sommes sous une douche perpétuelle, sans pouvoir régler sa température et nous ne savons pas l’arrêter. Cette tyrannie du temps réel a obligé la presse papier à s’afficher sur le web, quitte à saborder la presse traditionnelle. Et les États-Unis sont en pointe dans ce domaine : les quotidiens américains ont perdu 25000 emplois. En France, les plans de restructuration ont découvert le mouvement perpétuel et l’endogamie politicomédiatique porte le discrédit sur l’information et l’exercice de la profession. Les rédactions dégraissent. Le métier se prolétarise, malgré des niveaux de diplômes en augmentation permanente. Même les pigistes, qui un temps avaient pallié la réduction des effectifs, en sont réduits à travailler à des tarifs dérisoires pour une charge de plus en plus lourde, de jour comme de nuit : des « pigistes d’abattage » précise Ignacio Ramonet.
Les reportages disparaissent pour un « journalisme des données », mettant à profit l’énorme masse d’informations disponibles sur le net. Le quantitatif l’emporte sur le qualitatif dans certains domaines. A l’opposé l’émotion devient le ressort unique d’une information sans distance.
Quant aux photographes de presse, journalistes à part entière, profession sinistrée s’il en est, ils en sont réduits aux concours de la plus mauvaise photo (Cf. cohue autour du retour de DSK à Paris). Nombreux sont ceux qui vivent dans la précarité la plus totale. Mais Ignacio Ramonet croit encore à la presse et donne la parole à Giovanni di Lorenzo, directeur de l’hebdomadaire allemand Die Zeit (500000 exemplaires) : « le futur journalisme sera un journalisme d’approfondissement […] les gens ont besoin de repères et de sens, ils préfèrent les médias qui n’ont pas bradé leurs convictions ». Laissons à Albert Camus le mot de la fin. Il affirmait déjà en 1944 : « On veut informer vite au lieu d’informer bien. La vérité n’y gagne pas ». C’est encore plus vrai aujourd’hui.
« Il faut sauver les malades ! »
par Laurent Sedel, éditions Albin Michel, 2011, 220 pages, 16 euros.
Laurent Sedel, ancien chef de
service de chirurgie orthopédique
et traumatologique de l’hopital
Lariboisière à Paris, chercheur
au CNRS, a la plume alerte et le
sens de la formule. Son livre sur le
fonctionnement et l’évolution de
l’Assistance publique et hôpitaux
de Paris(APHP) conjugue tout
au long de 200 pages exemples
concrets, souvent exposés avec
humour et analyses.
Sa lecture est aisée, mais son propos reste inquiétant, car il s’agit, ni plus ni moins du constat, du démentiel démantelement d’un service de santé unique au monde, pour le plus grand profit du secteur privé (cliniques, assureurs, avocats, laboratoires etc.).
L’auteur dénonce des outils comme le Groupe Homogène de Malades (GHM), classification venue en droite ligne des États-Unis, destinée à industrialiser les soins, la perversité de la T2A, la loi Bachelot qui jouent au détriment des malades.
Et il met en garde : « Notre système de santé est en train de rejoindre allègrement le système américain. Celui-ci coûte très cher autour de 18 % du PIB (seulement 12% pour le nôtre ce qui est déjà beaucoup) ». Pour lui : « Si on analyse chacune de ses activités, quelles soient médicales, administratives ou formatrices, l’APHP apparaît comment pôle d’excellence (certes perfectible) ». Il nous livre deux pages d’anthologie fictionnelle où en 2015 le directeur d’AXA explique comment il a pris le pouvoir sur la santé publique depuis la loi Bachelot. Un régal… qui fait froid dans le dos (à lire pages 210-212).
TÉMOIGNAGE
« La tête de l’emploi »
par Christian Charpy, éditions Taillandier, 2011, 205 pages, 14,90 euros.
Christian Charpy, encore
directeur de Pôle emploi fait
le bilan, règle ses comptes, crache
dans la soupe… La parution de
son ouvrage a suscité de nombreuses
réactions. A quelques
semaines de son départ, cet ancien
élève de l’ENA, diplômé de
Sciences-Po, ancien conseiller du
Premier ministre, nous donne à
lire son avis sur la fusion ANPE Assedic.
Un ouvrage qui a valeur de témoignage, quelle que soit l’opinion que l’on porte sur le bien fondé de la décision et la manière dont il a mené (bien ou mal) l’opération. Il nous livre aussi un voyage dans les coulisses des grandes manœuvres et des serments de couloirs, qui ont présidé à cette fusion, hochet du président Sarkozy dans les promesses électorales.
Entre un clin d’oeil à Maurad Rabhi de la CGT, un coup à de griffe à Xavier Bertrand et un tir nourri contre la presse, qui n’a toujours rien compris, le futur ex-directeur de Pôle emploi revient sur les conditions objectives qui ont vu en janvier 2009, 100 000 demandeurs d’emploi affluer dans les agences, un million d’appels contre les 500 000 hebdomadaires prévus, alors que la maison Pôle emploi attendait encore les plâtriers.
S’il ne nie pas les acrobaties dramatiques qu’ont du effectuer les salariés pour assurer le versement des indemnités des demandeurs d’emploi, il ne semble pas avoir une réelle vision de l’ampleur des risques psychosociaux en écrivant : « Chaque fois qu’un tel événement (un suicide) se produisait, le Comité central d’entreprise ne manquait jamais de désigner la direction, responsable du mal être des salariés, même si nous savions, dans la plupart des cas, que les raisons personnelles avaient été déterminantes ».
En ce qui concerne les sans papiers, le directeur de Pôle emploi est mal à l’aise. Il doit admettre, à la foie, que les agents ne sont pas des auxiliaires de police, mais insiste surtout sur le dérangement que pourrait provoquer l’intervention des forces de l’ordre dans les agences, tout en justifiant la communication du jour et de l’heure de leur convocation.
Christian Charpy dresse, de son action, un bilan globalement positif, mais que pouvait-il faire d’autre en s’engageant dans cette écriture ? Peut-être cède-t-il à un besoin de reconnaissance avant d’être débarqué ?
« OUTIL »
« L’état de la France, 2011-2012 »
Collectif, éditions de la Découverte, 2011, 450 pages, 22 euros.
Société, culture, économie,
politique, territoires, Union
européenne… C’est une somme,
un outil indispensable pour ses
références statistiques, ses tableaux,
sa chronologie rétrospective 2001-
2011, ses bibliographies, la liste
des sites officiels d’informations
et son index à 2 000 entrées.
Chacun y trouvera les bases qu’il
recherche, les chiffres essentiels,
nécessaires à toute réflexion, à
toute analyse.
Reste la partie analyses et interprétations qui couvre l’ensemble des thématiques actuelles, mais affichant parfois des thèses discutables donc à discuter, car chaque auteur développe sa propre démarche.
En bonne place dans toutes les bibliothèques
« IDÉES »
« J’ai demandé un rapport »
par Mathias Roux, éditions Flammarion, collection Antidote, 2011, 122 pages, 8 euros.
Dans cette sympathique petite
collection, Antidote, l’ouvrage
de Mathias Roux, professeur
de philosophie en Normandie,
fait l’effet d’une coupe de bon
champagne, rafraîchissante avec
des bulles qui viennent chatouiller
les narines. Poser la question :
« la politique est-elle une affaire
d’experts ? » revient aussi à soulever
celle de la démocratie contre
le peuple. Mathias Roux s’inquiète
car le pragmatisme et le
réalisme, devenus piliers de la
pensée unique, ne laissent la place
qu’à une expertise dominante, faisant
de l’apolitisme une vertu
majeure du citoyen. Cette acception
tend à rejeter aux vieilles
lunes toute autre dialectique ou
outils d’analyses. Il évoque « un
apolitisme militant du recours à
l’expertise qui brouille les frontières
entre les catégories qui servent
à nous orienter dans le
monde, tant du point de vue de la
pensée que de l’action ».
Convoquant l’incontournable Bourdieu, il dénonce avec lui les sondages en tant que constructions : « le plus souvent une enquête d’opinion somme les gens de répondre sur des questions soit qu’ils ne se posent pas du tout, ou bien alors en des termes très différents, soit en leur soumettant une liste réduite de réponses, dans laquelle ne figure pas celle qu’ils auraient librement pu livrer ». Une démocratie d’opinion dévalorisant tout engagement supposé idéologique. La démocratie serait-elle synonyme de consensus mou ? La politique serait-elle trop complexe pour faire l’objet de prises de positions radicales ?
Les rendez-vous avec Aristote, Machiavel, Bourdieu et autres ont encore de l’avenir et c’est tant mieux…
« ÉCONOMIE »
« Le partage de la valeur ajoutée »
par Philippe Askenazy, Gilbert Cette, Arnaud Sylvain, éditions La Découverte,
124 pages, prix éditeur N.C., Amazon 9,02 euros.
Ouvrage technique, mais pas
insurmontable.
Il ressort de l’analyse que des « propositions politiques, comme la règle des trois tiers : partage égalitaire des profits entre investissement, travail et rémunération des actionnaires n’ont pas de sens économique réel en tant que calcul de la valeur ajoutée, qui varie selon le choix du champ adopté ».
Il démontre, cependant, qu’en France et dans tous les pays industrialisés, les données disponibles permettent une analyse : « la déformation croissante en faveur des hauts salaires qui captent une part croissante de la masse salariale et de la valeur ajoutée. […] La rémunération des actionnaires capte désormais une part historiquement sans précédent de la valeur ajoutée des sociétés non financières. La rémunération des actionnaires a particulièrement bien résisté à la crise (en France).
[…] Les dynamiques à l’oeuvre, au sein des rémunérations du travail et du capital, peuvent être porteuses de déséquilibres et difficilement soutenables à moyen ou long terme ».
À lire !
« SOCIOLOGIE »
« La sociologie du travail en France.
Enquête sur le travail des sociologues 1950-1990 »
par Lucie Tanguy, éditions La Découverte, 2011, 270 pages, 19 euros
Les sciences sociales n’ont pas
la cote. Raison de plus pour
un petit voyage entre les politiques
et les programmes de recherche
« impulsés par la gauche dans les
années 1980 », les inflexions de
style et d’orientation et l’évolution
même de la conception du métier
et de ses spécialités.
Les sociologues peuvent-ils conjuguer autonomie et engagement dans la société ? Peuvent-ils préserver une neutralité axiologique ? De la fondation en 1951 de l’Institut de recherche et d’enseignement en sciences sociales, à la sociologie au sein des sciences sociales. Lucie Tanguy (directrice de recherche honoraire au CNRS, associée à l’UMRCRESSPA-GTM)a voulu par cette recherche : « apporter une contribution à l’examen de questions fondamentales sur l’activité scientifique en sociologie ».
« SOUS-TRAITANCE »
« Des travailleurs à protéger,
l’action collective au sein de la sous-traitance »
par Michèle Descolonges, éditions Hermann, 2011, 150 pages, 24 euros.
Cet ouvrage synthétise et
prolonge plusieurs études
menées par l’auteur, à la demande
de la CGT, dans le cadre de l’Ires
(Institut de recherches économiques
et sociales).
Il fait le point sur le développement de la soustraitance en France et vers l’étranger( Roumanie, Pakistan,Mexique et aussi en Afrique) et détricote les liens entre les donneurs d’ordre et les entreprises sous contrat, met à plat, en s’appuyant sur des exemples concrets (Orange, France Télécom, Renault, Daxia), les relations entre les syndicats français et ceux des entreprises sous-traitantes. Il porte aussi un éclairage sur la législation internationale (OIT, BIT) et le rôle des ONG, des confédérations syndicales internationales.
Comment l’action collective est-elle susceptible d’agir sur la protection des salariés les plus exposés ?
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